My People

La réflexion de Véronique Rizzo sur les mouvements d’avant-garde et le modernisme du XXe siècle, n’a jamais cherché à opposer l’histoire de l’art et celle des expériences politiques radicales, voire utopiques. L’histoire même de l’abstraction géométrique en peinture est étroitement associée à des projets de transformation artistique et sociale, dans une lignée inaugurée par les constructivistes russes. De là vient sans doute l’intérêt de l’artiste pour la communauté de Monte Verità, un laboratoire intellectuel et artistique fondé en 1900 à Ascona dans le Tessin suisse, paradigmatique de la confluence de l’avantgarde de l’époque dans tous les domaines, allant de la psychanalyse à l’architecture en passant par la littérature ou la danse. Véronique Rizzo s’est intéressée en particulier à Gusto Gräser, la figure la plus radicale de cette communauté, dans sa façon d’interroger la validité de l’argent et de l’art. Cet artiste et poète marcheur, aspire au retour à l’état de nature affranchi des calculs d’intérêts, voué à l’autosuffisance et au troc. Il vit dans une caverne forestière, dort à même le sol, sans aucun aménagement ni possession, incarnant “l’homme nouveau” tel que beaucoup l’attendent et le cherchent au début du siècle. Hermann Hesse, qui se lie d’amitié avec lui dès 1906, le transforme en personnage central de certains de ces textes. C’est peut-être là l’aspect le plus troublant de l’intervention des photos de Gusto Gräser dans les collages et assemblages de Véronique Rizzo. Cet artiste sans oeuvre est devenu, sans doute consciemment, un personnage, puis un mythe, et ensuite une image. Il avait brûlé ses tableaux et se résout à ne pas utiliser l’argent, payant ses besoins en récitant des poèmes, vagabondant à travers l’Europe pour déclamer son pacifisme, s’exprimant sur la poésie et le pouvoir de la danse sans musique. Les images de Gusto choisies par Véronique Rizzo, dans la pauvreté de leur reproduction, expriment aussi la façon dont la mémoire de cet esprit libre est aujourd’hui transmise à travers la reproduction appauvrie des seules photographies qui restent de lui. L’une de ces photos est particulièrement troublante et significative, d’un romantisme indéfectible et solitaire face aux échecs et aux constats de désastre. Gusto traverse seul comme un fantôme les ruines de Munich bombardée à la fin de la guerre. Ce sont sans doute les contradictions internes à l’aspiration révolutionnaire, et aux rapports impurs entre l’art moderne et la transformation radicale de la société, qui sont évoquées par Véronique Rizzo dans son usage du faux bois en contreplaqué et du néon, plutôt caractéristiques de la civilisation industrielle. En écho à la figure de Gusto, cette exposition est aussi un hommage silencieux à Bernard Plasse, dont les généreuses moustaches et queue de cheval assurent une présence discrète, patiente, épicurienne et infatigable à la galerie du Tableau, où il a exposé un artiste par semaine pendant plus de vingt ans.

Pedro Morais, à propos de l’exposition « Gusto », à la Galerie du Tableau